L’île de Taiwan, un potentiel scénario ukrainien en Asie de l’Est ?

Article publié le 27 septembre 2022 et transposé sur Le Sceptique

Manifestation de soutien à l’Ukraine et contre l’intervention russe à Taipei, le 25 février 2022. (Source :VOA)

La déclaration du président Joe Biden le 18 septembre 2022 confirmant une réponse américaine en cas d’attaque chinoise à Taiwan accompagnée de la visite historique de Nancy Pelosi sur l’île en Août 2022 laisse à projeter une possible opération d’invasion militaire préparée de la part de Pékin que les États-Unis semblent craindre et tentent à priori de dissuader psychologiquement. Le degré contemporain de suprématie chinoise fait paraître toutefois peu probable que les moyens les plus forts soient employés par ces derniers et leurs alliés se limitant ainsi pour le moment à des actes et paroles symboliques pour le moins minimes.

La Chine puissante, la Chine confiante

« Observe et apprend des actes et erreurs des autres », une expression chinoise courante reflétant possiblement l’attitude d’assurance dont fait actuellement preuve la Chine continentale à l’égard de Taiwan notamment par les récents tests de missiles dont elle a eu recours les 3 et 4 Août 2022 soit 5 mois après le début de l’invasion russe de l’Ukraine paraissant pour le moins fructueux pour la Russie de Vladimir Poutine qui semble plus résistante que l’Europe dans cet engrenage de sanctions économiques réciproques. L’Espace Économique Européen dont le taux d’importation de gaz russe s’élevait encore à plus de 40% avant le début du conflit russo-ukrainien se voit désormais faire face à une inflation décisive de par la fin des exportations de gaz à destination de l’Europe décidée par Moscou lui faisant ainsi subir les effets péjoratifs à long terme d’un choc d’offre négatif : d’après les estimations de spécialistes en économie comme François Lenglet, certains pays européens comme l’Allemagne ou l’Italie auparavant habitués au gaz russe seront susceptibles d’endurer une probable récession tandis que la Russie a de son côté rapidement trouvé des alternatives à ses anciens clients européens telles que la Chine ou l’Inde lui commandant ainsi près de 8 millions de barils hebdomadaires.

Tenant par ailleurs compte des diverses caractéristiques de dépendance économique des états européens et de leurs alliées américains vis-à-vis de la Chine, « atelier du monde » ultra-compétitif offrant une main d’oeuvre bon marché et abritant diverses usines d’assemblage de produits exportés ensuite vers l’Europe ; l’Amérique du Nord et l’Océanie anglo-saxonne jouant ainsi positivement sur le pouvoir d’achat des agents économiques de ces derniers, des sanctions chinoises susceptibles de venir s’additionner à celles des russes leur seraient d’autant plus catastrophiques et que l’éventualité d’une fermeture de l’espace aérien chinois similaire à la fermeture russe aux compagnies aériennes européennes, japonaises et sud-coréennes bloqueraient toutes connections directes entre leurs pays alliés d’origine et freineraient ainsi les liaisons aériennes d’import-export entre eux.

Enfin, les muscles dissuasifs de Pékin de par son armée professionnelle constituée d’effectifs considérables que par son arsenal nucléaire certes opaque mais estimé à environ 400 peut également freiner toute réponse concrète des États-Unis et de leurs alliés pouvant donner voie à un conflit atomique qu’aucun grand ne souhaite réellement. Ainsi la Chine, jusqu’alors géographiquement en situation d’insécurité, entrevoit donc une opportunité à entrer sur le sol taïwanais à l’instar de l’invasion russe de l’Ukraine.

Deux pointes d’épées atlantistes

Dans un contexte de rapports de forces entretenus mutuellement en terme de détention du leadership mondial et conformément à la théorie du dilemme de sécurité, les grands tels que les États-Unis ; la Chine et la Russie oeuvrent à accroître leur suprématie économique et militaire à des fins dissuasives et auto-protectrices, les conduisant ainsi à considérer toute entité étatique externe quasi-similairement puissante comme potentiellement voir existentiellement à risque à court, moyen et long terme. Cela explique ainsi l’instrumentalisation de Taiwan et de l’Ukraine comme pointes d’épées géographiques par Washington DC dans une stratégie d’intimidation et surtout de diversion vis-à-vis de Pékin et Moscou : approcher des pions otaniens au plus près des limes russes et chinoises s’inscrit dans une stratégie américaine visant à divertir ses adversaires potentiels sur des fronts limitrophes de leurs zones géographiques dites « utiles » qu’ils seront de toute évidence amenés militairement et financièrement à prioriser et ce, au détriment de leurs ambitions hégémoniques à échelle planétaire sur le long terme.

De ce fait, Taiwan ainsi que le Japon et son archipel convoité de Senkaku entretiennent non seulement depuis plusieurs décennies d’étroits liens avec l’Occident mais abritent également, d’après la confirmation de la présidente taiwanaise Tsai Ing-Wen, une présence militaire étatsunienne dont la Chine a pour objectif de chasser définitivement de son littoral.

De son côté, depuis le renversement de l’ancien chef d’état Viktor Ianoukovitch en février 2014, la Russie agit par la force contre le pion devenu pro-occidental ukrainien limitrophe qu’elle cherche à présent à asphyxier par un recours à une stratégie d’usure et d’attrition en se centrant uniquement sur le recours à une occupation illégale et immorale du sud stratégique par son accès à la mer Noire, incluant les oblasts de Kherson et Zaporizhzhia, le Donbass soit les oblasts de Luhansk et Donetsk dont elle a reconnu officiellement l’indépendance peu avant l’invasion du 24 février 2022 et, depuis 2014, la Crimée annexée, autrefois poumon économique de l’Ukraine, et tout cela après s’être heurtée aux divers critères d’incompatibilité entre les caractéristiques climatiques et naturelles du territoire ukrainien et ceux des équipements militaires russes, ayant ainsi freiné les objectifs initiaux de Moscou qui visaient à contrôler d’une part l’intégralité de la frontière russo-ukrainienne puis, via la Biélorussie, pénétrer dans la capitale Kyiv pour y renverser le gouvernement de Zelensky, successeur de Porochenko.

Deux territoires aux atouts brigués

Les territoires taiwanais et ukrainiens constituent à eux seuls d’incontournables acteurs économiques à l’échelle mondiale : logent en effet à Taiwan les principales entreprises de fabrication de produits électroniques (comme Foxconn) incarnant à elles seules plus de 60% de la production mondiale et en outre, l’Ukraine représente de son côté par la fertilité de son sol, un grenier à céréales qu’elle exporte en forte quantité (l’Ukraine était classée en 2018 comme 8e exportateur de blé et 5e de maïs).

Prendre le contrôle de ces ressources vitales tant pour les états occidentaux que pour la majeure partie de la planète conduirait ainsi la Chine et la Russie à accroître leur pouvoir de négociation pour ne pas dire de pression… pour le moins à court terme si les puissances occidentales y trouvent rapidement de possibles alternatives comme le Vietnam, l’Indonésie, la Turquie ou encore le Mexique.

Au regard du droit international

Par le statut d’état indépendant et souverain de l’Ukraine, Moscou aujourd’hui sous le coup de sanctions occidentales s’est partiellement tiré une balle dans le pied à franchir illégalement, au regard du droit international, les frontières de ce pays reconnu internationalement, mais il n’en serait toutefois pas de même si la Chine entrait à Taiwan, Taiwan n’étant elle-même reconnue que par une très faible poignée d’états n’incluant ni les États-Unis ni les pays européens reconnaissant officiellement une souveraineté chinoise sur cette île. Une entrée chinoise y serait donc légale contrairement à une intervention américaine paraissant peu probable ou qui du moins ne se limiterait qu’aux ventes d’armes.

En fin de compte, l’invasion de l’Ukraine semblant désormais partiellement sourire à la Russie (pour le moins à court terme) alimente davantage les objectifs quasi-similaires de Pékin vis-à-vis de Taiwan. A contrario des puissances américaines et européennes en partie et relativement fragilisées, la Chine continentale, dont les atouts atteignent un niveau considérablement élevé dans des dimensions tant militaires qu’économiques accompagné d’un droit international lui jouant en sa faveur facilitent ainsi l’accomplissement futur de l’objectif chinois de débarquer sur l’île dont d’une part, les liens étroits avec l’Ouest dérangent et dont une possible main mise sur ses ressources économiques contribueraient à renforcer davantage sa suprématie.

La déclaration en 2021 de l’amiral américain Philip Davidson affirmant que « Pékin pourrait entrer à Taiwan d’ici 2027 » accentue l’idée selon laquelle les jours de la République de Chine, jusqu’alors surnommée la « Corée du Sud chinoise » semblent désormais comptés.

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