Les outils de survie à long terme de la République Islamique d’Iran

Article publié le 09 août 2023 et transposé sur Le Sceptique

Manifestation en soutien au pouvoir des Mollahs à Téhéran en janvier 2018. (Source : AFP).

Les manifestations ayant débutées en Iran en septembre 2022 suite au décès en détention de Mahsa Amini et dont la plupart des acteurs sont une jeunesse globalement conquise par le Soft-Power occidental contemporain et laïque ont laissé imaginer une possible métamorphose du régime politique iranien en vigueur depuis 1979 par des réformes d’assouplissement des injonctions religieuses du pouvoir des mollahs. Cependant, le rôle incontournable d’outil de sauvegarde que tient la religion dans cette affaire tend à rendre chimérique toute forme d’apogée du système en place. Les puissances occidentales alors irritées tant par la montée en puissance de l’Iran que par ses ambitions souverainistes en terme de commercialisation du pétrole observent une opportunité à soutenir et instrumentaliser ces mouvements contestataires en vue de ternir le prestige de l’encombrant pouvoir de Téhéran.


Les débuts de l’épopée d’émancipation de la puissante main-mise occidentale

Jusqu’à la révolution islamique de 1979 suivie de l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeini la même année, l’Iran tenait le rôle de premier bras droit anti-communiste des États-Unis au Moyen-Orient : dans un premier temps, la position géographique stratégique qu’elle occupait la rendait indispensable aux objectifs de Washington DC visant à intimider et endiguer les ambitions hégémoniques de son ancien rival soviétique.

Par la suite, une part considérable des réserves iraniennes de pétrole soit près d’un quart de la réserve à l’échelle planétaire étaient placées sous la coupe de l’occident… de Londres plus spécifiquement.

Mais les ambitions pétro-souverainistes et progressistes du Shah Mohamed Reza Pahlavi quasi-semblables à celles du nationaliste Mossadegh dès les années 1960, ainsi que son recours à une politique multi-vectorielle d’émancipation par un rapprochement avec Moscou en 1968, ont incité les occidentaux à laisser la révolution islamique suivre son cours en écartant tout recours à une intervention semblable à celle de 1953 et ce, au détriment de la couronne impériale iranienne, ceci principalement durant une période où les États-Unis constataient en l’islamisme un allié potentiel contre les marxistes locaux en vue d’endiguer le concurrent soviétique, tout en se laissant ainsi séduire par les traits islamo-intégristes de l’Ayatollah Khomeini qu’ils laisseront par la suite s’emparer du pouvoir en Iran.

En vain, ce dernier optera finalement, au détriment des intérêts de l’Ouest, pour une voie pétro-souverainiste quasi-similaire à celle de son prédécesseur et antagoniste, mais suivie désormais d’une instrumentalisation pragmatique et accentuée de la religion islamique et bien-sûr de la cause palestinienne en vue d’une montée en Soft-Power au sein non seulement d’un monde musulman constitué d’environ 1 milliard d’individus dont Téhéran vise à se tenir en tête de file dans un cadre suprémaciste, mais également auprès d’alliés spirituels et traditionnellement discordants vis-à-vis des puissances occidentales dont plus spécifiquement américaine, tels que les entités et mouvances bolivariennes en Amérique Latine (Venezuela, Cuba, Bolivie…) ou encore décolonialistes parmi certains pays des BRICS tel que l’Afrique du Sud.


Le pétrole, un rôle incontournable

Ce fut en Iran que les premiers puits de pétrole furent découverts au début du 20ème siècle et c’est ainsi à partir de cette même période jusqu’à nos jours qu’il est devenu à l’échelle mondiale un bien de consommation intermédiaire incontournable et recouru en terme de fabrication et de mise en service de nombreux biens de consommation finaux.

Comme évoqué précédemment, c’est également dans les sous-sols iraniens que sont abritées entre 10% et 15% des réserves mondiales : détenir une main-mise sur cette forte quantité de ressource fossile conduit à influer considérablement sur l’économie mondiale, ce qui explique ainsi l’obsession de toute puissance rationnelle à en avoir le contrôle.

À l’inverse des pétro-monarchies du Golf, l’Iran persiste toutefois à refuser toute main-mise occidentale sur ses ressources pétrolières ainsi que le système de pétrodollar visant à commercialiser son pétrole en dollar américain, devise monétaire des États-Unis permettant à ces derniers d’influer méliorativement ou péjorativement sur les cours de l’or noir en fonction de leurs propres intérêts.

Par la part considérable de réserve d’or noir que l’Iran abrite dans ses sols, la volonté de la République Islamique d’émancipation de toute main-mise occidentale sur ses richesses ainsi que son rejet du système de pétrodollars tendent à nuire au degré de suprématie des États-Unis par l’alternative qu’elle représente notamment pour des puissances émergentes et ainsi concurrentes de Washington DC tel que l’Empire du Milieu : en effet, une commercialisation de toute réserve de pétrole à l’échelle planétaire aurait permis aux États-Unis d’influer sur la santé économique de leur puissant rival chinois dont l’Iran constitue une des seule bouffée d’oxygène disponible en terme d’approvisionnement en or noir commercialisé autrement qu’en dollar américain.

La maison blanche voit ainsi une nécessité à contrecarrer les ambitions émancipatrices de Téhéran par le soutien destiné aux diverses factions d’opposition au régime des mollahs ainsi qu’à travers une politique d’isolement diplomatique accompagnée de sanctions économiques renforcées la ciblant elle ainsi que ses alliés les plus proches comme la Syrie depuis 2012, suite à l’accentuation de la main-mise iranienne et de ses supplétifs chiites tels que le Hezbollah Libanais ou encore la Brigade des Fatimides.

Les stratégies d’auto-sauvegarde recourues par Téhéran

Craignant un renversement par intervention militaire directe quasi-similaire à celui du nationaliste Mossadegh en 1953, la République Islamique opte comme évoqué brièvement ci-dessus, pour une stratégie de renaissance d’Empire pour ainsi dire de montée en suprématie à des fins auto-protectrices face à Washington DC qu’elle perçoit comme une menace existentielle.

L’Iran se situe parmi les 15 pays dont les dépenses militaires demeurent les plus considérables sans tenir compte de celles placées dans son programme de développement d’armes nucléaires que le Shah Mohammad Reza Pahlavi, à ce moment menacé de l’intérieur par les religieux et les marxistes, avait suspendu durant la fin des années 1960 pour éviter d’heurter péjorativement les intérêts de son indispensable allié américain, dont l’étroite collaboration avec sa police secrète, la SAVAK, lui était vitale.

Aussi, le régime des mollahs s’appuie sur une instrumentalisation de l’Islam à l’instar de la Turquie depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan et de son parti islamiste l’AKP, mais surtout de l’Arabie Saoudite avec qui elle se dispute le leadership du vaste monde musulman dans une opération de séduction le visant. Par ailleurs et toujours dans le même cadre, Téhéran voit de ce fait en l’état d’Israël un bouc émissaire utile qu’elle ne souhaite ainsi non pas intégralement annihiler mais tout simplement impacter psychologiquement pour l’apparence.

Cette stratégie semble porter ses fruits par l’influence qu’elle tend par exemple à gagner en Afrique du Sud où le petit-fils de Nelson Mandela, dont la côte de popularité et le degré d’influence demeure considérable au sein de l’opinion publique autochtone de ce même pays, s’est récemment montré séduit par la sémantique anti-sioniste (la politique israélienne étant internationalement et bien souvent apparentée à de l’apartheid contemporain) de l’Ayatollah Khomeini et de ses successeurs.

Au sein de régions longtemps marginalisées et majoritairement peuplées de chiites du sud du Liban dont les mollahs ont depuis leur exil avant 1979 joué sur les frustrations, en Irak voir en Algérie ou encore au sein de l’opinion publique de pays musulmans chaféites d’Asie du Sud-Est et même parmi les différents mouvements militants d’extrême-gauche occidentaux pro-palestiniens, l’Iran est globalement perçue comme le dernier grand défenseur de la cause palestinienne en comparaison à un nombre de plus en plus considérables de pays arabes qui se joignent aux accords d’Abraham initiés par Donald Trump en 2020.

Enfin, toujours dans un objectif de grimpée en suprématie, l’Iran s’engage dans diverses interventions étrangères par procuration au sein de régions classées parmi les plus stratégiques de la planète tel que le détroit de Bab El-Mandeb, lieu de passage des navires commerciaux reliant l’Europe à l’Asie. Quiconque maintient une présence sur les rives de ce détroit entre dans la court des grands et gagne ainsi en degré de puissance, ce qui explique ainsi l’existence de bases militaires américaines, chinoises, indiennes, françaises et italiennes à Djibouti… mais parce que Djibouti ne souhaite guère irriter ses alliés occidentaux en accueillant une présence iranienne sur son sol, Téhéran mise ainsi sur le Yémen voisin et plus spécifiquement sur l’Ouest du pays où se trouve la capitale Sanaa, soit une porte ouverte sur le détroit convoité et sous contrôle des Houthis chiites zayidites que le pouvoir iranien appuie et œuvre à influencer par le biais d’une politique de sponsorisation, d’envoi d’aides humanitaires ou d’élites et d’unités militaires.

Par ailleurs et comme évoqué précédemment, Téhéran investit considérablement dans son objectif d’emprise sur la Syrie et le pays du cèdre, ou portes d’accès vers la mer Méditerranée en guise d’alternative d’une part à son littoral austral longeant le Golf Persique assiégé par la présence au sein des monarchies du Golf, de bases et navires militaires américains, puis d’une autre à la Turquie avec qui l’Iran entretient des rapports de force en terme de détention du leadership régional et islamique, sans oublier le soutien apporté par Ankara à l’Azerbaijan qui abrite des postes observatoires militaires israéliens au plus près des limes iraniennes.

L’ambiguïté des relations occidentalo-iraniennes

Bien que globalement tumultueux, les liens contemporains entre l’Iran et l’Occident caractérisés par des rapports de force sont relativisés par des points bénéfiques que peut tirer l’Ouest des stratégies provocatrices de Téhéran citées précédemment : l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite se disputent le leadership islamique et régionale, puis parce qu’il est question de deux puissances géographiquement proches, elles tendent à se considérer mutuellement comme de potentiels dangers. La montée en suprématie de l’un contribue automatiquement à la chute de l’autre : la prolifération nucléaire de l’Iran ainsi que la présence de ses supplétifs au Yémen et en Irak (pourtant sous influence parallèle de Washington DC…) incite l’Arabie Saoudite et ses satellites du Golf à signer des contrats d’achats d’armement avec les États-Unis et la France estimés à plus de 5 milliards de dollars américains.

La courte durée, en raison du retrait américain en 2018, des accords de Vienne de 2015 prévoyant une limitation du programme nucléaire de Téhéran en échange d’une levée partielle des sanctions reflète parfaitement le cadre bénéfique à long terme que chacun (dont plus spécifiquement Washington DC) tend à profiter de la situation courante.

Concernant l’Europe, celle-ci œuvre à soigner et équilibrer ses relations avec Téhéran dans le cadre d’une politique multi-vectorielle d’émancipation de la domination américaine mais aussi et principalement russe en terme d’approvisionnement en gaz, celui-ci s’étant accentué depuis le commencement de la guerre en Ukraine.

Le récent apaisement irano-saoudien ou l’angoisse saoudienne face aux muscles dissuasifs de Téhéran

Le degré de Hard-Power iranien a récemment incité Riyad à se soumettre aux intérêts sécuritaires de Téhéran ayant menacé les pays du Golf de frappes en cas de pacte avec Israël en terme de survol de missiles via leurs espaces aériens que Tel-Aviv souhaitait emprunter en vue d’anéantir diverses installations nucléaires implantées sur le sol iranien.

La Chine alors considérablement dépendante de la sauvegarde du pouvoir des mollahs et de sa politique perpétuelle de rejet du pétrodollar fut la première puissance à avoir encouragé ce processus au printemps 2023, d’autant qu’elle tient la place de premier partenaire économique des pays du Golf dont plus particulièrement de l’Arabie Saoudite depuis l’année 2020.

Ainsi, la prolifération nucléaire iranienne sans écarter les divers profits que les puissances occidentales tirent partiellement en tenant compte des fruits portés par l’instrumentalisation de l’islam politique par le pouvoir des mollahs à des fins d’extension du nouvel Empire Perse au sein du large monde musulman et non-aligné, sans négliger les politiques pétro-souverainistes recourues par l’Iran faisant d’elle la première source d’alimentation en hydrocarbure de la puissance chinoise ayant encouragé une récente entente entre Riyad et Téhéran sortie vainqueur, tendent à placer le pouvoir iranien sur une lignée indéfectible à long terme, le tout laissant supposer que les fantasmes des entités adverses (monarchistes, radjavistes…) aux autorités iraniennes ne risquent pas d’aboutir de sitôt.

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